-Ah, Patrick, parfait, tu es à l'heure, comme d'habitude. Rah, mais ce n'est pas possible, tu sais bien que je n'aime pas cette cravate, elle te va mal. Vraiment, je te l'ai répété je ne sais combien de fois : le bleu foncé te va mieux que ce mauve hideux. Hideux ! Tiens, regarde, par ta faute, je tremble, je m'emporte. Pourtant, le bleu est ta couleur. Cela fait un merveilleux raccord avec tes yeux.
Quoi qu'il en soit, je suis ravie, je vois que tu m'as enfin écoutée et que tu es allée chez le coiffeur aujourd'hui ! Non, parce que mon petit Patrick, ce n'était plus possible, ces petites bouclettes juste devant les oreilles. Tu me rappelais les moutons de mon enfance à Saint-Romain ! Là, j'avoue que ton coiffeur a fait du bon travail : tes oreilles sont bien dégagées, ton front est détouré sans fausse note. Je mets 10/10 !
Qu'as-tu dit ? Je n'ai pas compris. Ce que tu peux parler vite parfois. On ne te changera donc jamais. Tu devrais prendre le temps de parler, d'articuler et de répéter quand tu écorches tes mots. Sois un peu respectueux de la vieille femme que je suis, et qui ne comprends pas tout.
Et je te rappelle que tu utilises parfois un vocabulaire trop jeune et tu n'es parfois pas très clair dans tes explications ! Tu dors mal, je le sais, tu ne fais pas des nuits complètes et tu ne te reposes pas assez. Et ne fais pas cette tête ! Pas besoin de le nier, cela se voit. Tu ne cesses de bafouiller, tu baisses la tête, tes yeux sont cernés et ton regard se perd dans le lointain.
Mais comment veux-tu être au maximum de tes capacités si tu mènes une vie de bohème ? Après, quand je vais au marché, j'entends des choses sur toi, et cela ne me plaît pas, ça me blesse. Es-tu satisfait de toi ? Tu t'en fiches bien que ton attitude me rende triste... Ah, je ne suis qu'une mamie et cela ne compte guère pour toi.
20h40. Le journal de TF1 vient de se terminer. Evelyne Dhéliat succède à Patrick Poivre d'Arvor sur le vieil écran Telefunken de Camille Veyrnet, 81 ans. Seule dans son petit appartement aux odeurs tournées, la vieille femme, enfoncée dans son fauteuil dépassé repose son verre d'eau sur la petite tablette installée sur sa gauche.
-Ah, Évelyne, tu es venue aujourd'hui. J'ignorais si tu allais passer, moi qui t'avais trouvé mauvaise mine hier, je me suis dit avant d'aller dormir : « Elle va pas tenir la semaine la petite, et c'est Sébastien qui va faire des siennes ! » Enfin, cela me fait plaisir quand même.
Par contre, cette robe, Évelyne, combien de fois t'ai-je dit qu'il te fallait du noir, ça aminci. Non mais vraiment, je crois qu'il va falloir qu'on ait une discussion toutes les deux...


