-« Donne-moi ton eau !
-Ne dis-pas s'il te plait, surtout...
-Oui, je m'en suis passé, tu as remarqué, allez, donne ton eau ! »
L'atmosphère était plutôt électrique entre les deux frères. Ils s'étaient toujours chamaillés, mais depuis leur entrée dans l'adolescence, c'était devenu insupportable pour leur famille.
Tannées, morsures, insultes, c'était l'enfer sur terres foréziennes.
Le père, un jour qu'il fut plus excédé qu'à l'accoutumée, envoya ses deux molochs hors de la maison.
« Je ne veux plus vous voir faire les jarjilles ! Ne revenez pas avant d'être franc rabibochés ! Allez donc à Cotatay brûler des cierges pour votre tante malade. Vous finirez bien par vous entendre. Sinon, brûlez-en un dernier afin de vous trouver un nouveau logeur... »
Surpris, les deux jeunes savaient qu'ils n'avaient pas le choix ; ils préparèrent donc leurs affaires. Joseph, 17 ans et André 19, étaient tous deux fins mais musclés. Ils en auraient besoin, la route allait certainement demander plusieurs jours.
La mère s'inquiétait un peu de les voir partir. Le père, lui, cachait mal sa fierté d'avoir trouvé une si bonne idée. Fanny, la dernière, voyait à 12 ans, une première occasion d'avoir ses parents à elle seule. C'est avec un grand sourire qu'elle leva sa main à leur départ...
Les jeunes n'avaient pas fait trois kilomètres que déjà, les premières tensions se firent ressentir :
-« Donne-moi ton eau !
-Tiens, attrape ! De toute façon, j'ai plus soif, et puis j'ai craché dans la gourde ! » lança Joseph.
-« Salaud ! », rétorqua l'aîné qui ramassa une pierre et de la terre avant de lui jeter à la tête, manquant de peu le diablotin qui s'était mis à courir...
-« Je suis sûr qu'il n'a pas fait ça », maugréa pour lui-même le futur adulte...
Il versa quelques gouttes d'eau au sol, puis tenta d'observer à l'intérieur afin d'y voir si l'eau était claire. Mais l'objet opaque ne laissa rien transparaître.
Il prit une inspiration, qui poussée par l'assèchement de ses lèvres causé par le soleil de plomb et les kilomètres irréguliers avalés, le décidèrent à coller sa bouche au goulot.
-« Ah, t'es bien méfiant pour rien, craintif, craintif », lui jeta au loin son puéril compagnon.
Les heures passaient, Joseph s'ennuyait de devoir marcher loin devant sans avoir quiconque à qui parler. Il ralentit le pas, se laissant volontiers rattraper par son frangin. Afin d'éviter toute réprimande, il lança immédiatement un sujet de conversation apaisant en évoquant le destin de leur s½ur. Ils l'aimaient beaucoup. Bien qu'elle fut parfois de mauvais poil, ils tombèrent d'accord pour lui accorder une qualité incroyable : la patience face à leur attitude exécrable au domicile familial.
-« Fanny est une fille bien. Souhaitons-lui de travailler à l'école convenablement pour qu'elle puisse devenir maîtresse comme elle le répète à notre mère », lança Antoine. « Sinon, elle sera une bonne femme d'intérieur. Maman lui a tant appris déjà.
-Mais il faudra que son mari soit gentil, car nous serons toujours là pour veiller au grain », rétorqua le cadet, fier comme un adulte qui aurait tué un taureau.
La nuit s'installa sans que les deux jeunes gens ne s'en aperçoivent. Le froid régnait désormais et aucune habitation n'avait l'air de longer le chemin sinueux. Ils décidèrent donc de récolter quelques branches afin de faire un feu. Une fois celui-ci allumé, et alors que la nuit avait désormais pris possession des cieux, les frères Béal, se firent un lit douillet et chaud grâce à des feuilles ramassées ci et là, sous l'½il bienveillant d'une lune pleine et dégagée de tout nuage. Doucement, le feu laissa place à une fumée qui se dispersa dans l'air, sans vent.
Joseph ronfla toute la nuit, créant une discussion surréaliste avec un hibou bavard.
André, plus discret, ne participa pas au débat...
Le cadet se réveilla en premier et comme le soleil n'était pas encore levé, il décida, sans bruit, de rallumer le feu, estimant que son frère serait ravi d'avoir un peu de chaleur à son premier instant de lucidité. Il s'éloigna quelques instants et s'enfonça dans les bois à la recherche d'idées et en revint rapidement.
-« Salut frérot ! »
La voix matutinale de son aîné, grave et pataude, déclencha un rire enfantin chez Joseph, qui tendit la moitié d'un fruit qu'il avait cueilli en répondant :
-« Alors ? C'est à cette heure-ci qu'on se réveille ! Quelle nuit paisible, je suis sûr que je n'ai même pas ronflé ! »
Au loin, le soleil, moqueur, montra son crâne chauve, et se dévoila doucement derrière les Monts du Lyonnais.
Les deux garagnas repartirent de bon pied après avoir dégusté quelques fruits et rempli la gourde de l'eau du cours que Joseph avait repéré à l'aube.
Dès les premiers pas, la discussion reprit sur le même rythme que la veille, sans insulte, sans mauvaise blague. On aurait presque pu sentir de la maturité dans l'échange verbal.
A trois mètres de leur tête, un hibou, ayant bavardé toute la nuit avec un ronfleur, dormait du sommeil du juste.